Vivre mon islam au Maroc ou en France ?

Comment vit-on sa spiritualité dans un pays religieux et dans un pays laïc ? Parti vivre un an au Maroc, notre reporter citoyen a comparé avec humour et profondeur son expérience.  Chronique.

Par Jean-Yves Bourgain.

Une des raisons qui m’avaient poussé à venir m’installer au Maroc, c’était la possibilité de vivre ma religion plus librement, sans être considéré comme un fou ni une potentielle menace. Contrairement à la France, qui se veut laïque mais dont la laïcité tend actuellement vers un laïcisme de combat, pratiquer l’islam ici ne pousse pas à vivre sa religion en marge de la société. Bien au contraire, tout est organisé pour faciliter le quotidien des croyants.

Et pour cause : même si Casablanca n’est pas le lieu le plus propice à la quête de paix intérieure (klaxons, rythme effréné, pollution, surconsommation…), ça reste une ville adaptée à l’islam, dans un pays à immense majorité musulmane (près de 99% de la population), dont l’islam est religion officielle et le roi, « commandeur des croyants ».

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Casablanca, la plus grande ville du Maroc.

Ici les fêtes religieuses sont des vrais jours fériés, pendant lesquels la vie s’arrête et les rues sont vides. On sent véritablement ce que signifie « jour de fête ». Par exemple, le jour de l’Aïd el Kebir (pendant laquelle on sacrifie un bélier en hommage à Abraham et à son fils), ça sent le mouton partout ! Tu vois des gens transporter leur mouton dans toute la ville, à pied, dans leur coffre ou sur leur mobylette ! C’est le seul moment de l’année où tu peux croiser des mecs avec des longs couteaux, des tabliers pleins de sang et le sourire aux lèvres sans t’inquiéter !

En parlant de sacrifice, la viande est halal par défaut ici, c’est-à-dire sacrifiée et vidée de son sang. Plus besoin de te demander si tu peux sereinement commander tel ou tel plat au restau ni d’hésiter constamment entre l’interdiction de manger certaines viandes et l’autorisation d’en manger sous certaines conditions. Du coup, depuis qu’on vit ici, on a redécouvert le goût de la viande fraiche ! Oui oui, au fait, la proportion d’aliments frais est bien plus importante ici ! Les surgelés, les conserves et les produits chimico-toxiques existent aussi bien sûr mais le rapport entre les deux est plus équilibré.

Plus besoin de se cacher pour prier

L’appel à la prière retentit cinq fois par jour. Plus besoin de te demander si l’heure de la prière est passée ou pas encore arrivée ni d’hésiter entre trois calendriers différents ! Au travail, la pause déjeuner tient souvent compte de la prière de la mi-journée, y compris celle du vendredi qui dure un peu plus longtemps que les autres. Tu peux prier dans n’importe quel lieu public (centre commercial, restaurant), dans une salle de prière spécialement aménagée ou dans la salle de service des employés. Plus besoin de te cacher donc. Dans mon collège par exemple, entre deux cours, tu peux demander un tapis au gardien et prendre cinq-dix minutes pour aller te recentrer.

Les expressions religieuses font partie du vocabulaire courant : « que Dieu te garde », « que Dieu te récompense », « que Dieu prenne soin de ton fils », etc. Dans une réunion professionnelle, il n’est ni rare ni choquant de voir quelqu’un débuter sa prise de parole par l’expression qui inaugure toutes les sourates du Coran (sauf une) : « Bissmillah al-Rahman, al-Rahim » (Au Nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux).

Les femmes peuvent ou non porter le voile à leur guise, au travail comme dans les institutions publiques. Les hommes qui portent la barbe ou un habit traditionnel ne sont pas dévisagés, pas plus que les femmes qui montrent leurs jambes ou les hommes leur menton ! Toutes les sensibilités semblent donc cohabiter en paix, même si je n’ai évidemment pas vécu ici assez longtemps pour le certifier.

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humour, tradition et modernité : une trinité vivante au Maroc !

Islam et laïcité

Et pourtant, malgré toutes ces facilités, malgré le climat d’islamophobie rampante (ou plutôt galopante) qui salit la France et trahit ouvertement la laïcité (surtout depuis que certains soi-disant coreligionnaires trahissent ouvertement l’islam), malgré l’ignorance, les confusions, les préjugés et l’intolérance qui règnent à propos de la laïcité, de l’islam et de la supposée incompatibilité entre les deux, c’est en France que je veux vivre mon islam. Plus que jamais.

En effet, malgré les textes officiels et la doxa qui considèrent que le Maroc est un « pays musulman » et la France un « pays laïc », j’ai compris que la France est un pays tout aussi « musulman » que le Maroc parce que bien que l’Etat français ne revendique ni le culte ni la culture islamique, il revendique des valeurs et des principes universels (liberté, égalité, fraternité, laïcité, droit, justice, etc.) qui forment le cœur de l’islam, son esprit et son sens profond.

J’ai compris que bien que le système français soit, comme dans chaque pays du monde – y compris les pays officiellement « musulmans » – miné par la corruption, l’oppression, les inégalités, l’individualisme, l’intolérance, les discriminations, l’injustice, etc., la population française n’est pas moins réceptive aux valeurs islamiques que la population des pays officiellement « musulmans ». Comme les peuples officiellement « musulmans », les Français considèrent que « le bien » réside dans la paix, l’ouverture d’esprit, le vivre ensemble, l’hospitalité, la générosité, le perfectionnement du comportement, l’amélioration du caractère et l’adoption d’une éthique individuelle et collective, qui sont autant de fruits attendus de l’islam.

J’ai compris que ces fruits peuvent pousser sur n’importe quelle terre, quel que soit le contexte social, économique, politique, religieux ou culturel dans lequel on se trouve, quel que soit le système officiellement en place, qu’il revendique ou non un héritage culturel ou religieux officiellement « musulman ». L’entraide, l’attention réciproque, l’équité ne dépendent ni des lois, ni de la langue ni des coutumes du pays. Or comme en témoigne la montée des extrémismes de tous bords, ce dont manque cruellement la France à l’heure actuelle, plus que des lois ou d’une culture islamiques c’est la fidélité à ses propres valeurs.

Des valeurs universelles

J’ai compris que la spiritualité musulmane, qui se veut universelle tout comme l’héritage de la Révolution de 1789, peut tout à fait contribuer à revivifier la fidélité aux principes républicains. L’islam n’appartient pas plus à un peuple ou une culture en particulier que les droits de l’homme ou la res publica (littéralement « chose publique »). Aucun système politique, économique ou militaire ne peut en revendiquer l’exclusivité, surtout pas ceux qui souhaiteraient imposer des lois, des pratiques et des croyances qui n’ont de sens que lorsqu’elles sont volontairement adoptées et mises en œuvre.

J’ai compris que même dans un contexte difficile, la pratique de l’islam est tout à fait possible à condition de ne pas confondre les différents ordres de réalité et de garder le sens des priorités. J’ai compris que je ne suis pas né pour vivre confortablement mais dignement, avec intégrité et lucidité. Et même si le climat est lourd en ce moment en France ou plutôt parce que ce climat est lourd, c’est non seulement un devoir mais aussi un extraordinaire défi qui s’offre à moi en revenant habiter dans ce pays que j’avais quitté parce que je l’aime.

À mon retour en France, garderai-je en tête ce sens des priorités et dans le cœur cette force qui me pousse à essayer de trouver la sérénité où que je sois, que cette sérénité soit ou non reconnue comme telle officiellement ? Ma pratique de la religion sera-t-elle conditionnée par le regard des gens ou me poussera-t-elle au contraire à éduquer mon propre regard et mon comportement, au jour le jour ? Parviendrai-je à rester aussi fidèle à l’héritage révolutionnaire qu’à l’étymologie du mot « islam », la racine « slm », qui a également donné « salam », « la paix » ?

Autant d’interrogations qui se résument en celle-ci : en quittant le Maroc pour revenir en France, passerai-je effectivement d’un pays musulman à un autre ?