Loi El Khomry : quand l’Euro nous met hors jeu

EURO 2016. Alors que les foules se passionnent pour le football, c’est en catimini que la loi El Khomri a réussi détourné l’attention pour faire passer la pilule. Le 6 juillet dernier l’Assemblée nationale a usé du 49.3, pendant que la France s’apprêtait à jouer sa demie-finale. 

Par Odile KITENGE.

Dimanche 11 juillet s’est tenue la finale de l’Euro 2016 France- Portugal. L’euphorie de la demie finale et de la finale a eu un effet anesthésiant au détriment des droits du salarié français !

Lorsque dimanche 3 Juillet, la France se qualifie pour le quart de final, espoir et engouement étaient au rendez-vous. Jusqu’au jeudi 7 juillet, jour de la demie finale, ce fut un long moment de suspense couplé d’un long ressassage historique sur les nombreuses défaites françaises face à l’Allemagne. Une malédiction qu’il fallait conjurer. Résultat : 2-0 pour la France, suivie d’une explosion de joie ! Les rues parisiennes se sont remplies pour laisser exprimer la joie nationale des supporters des Bleus.

Si tous les citoyens étaient heureux de cette victoire, aucune réaction n’a été observée concernant l’adoption de la loi du travail la veille à l’Assemblée nationale. Anesthésie générale.

Le lendemain de cette demie-finale, tout était mis en oeuvre pour que le citoyen puisse pleinement prendre part et place à la finale tant attendue. Magasins, administrations, pompiers… Tout le monde était derrière les Bleus. Caucasiens, Africains, Asiatiques, la diversité qui constitue notre nation s’était parée des couleurs tricolores pour accueillir le jour J: France – Portugal. Partout on ressentait cette bonne humeur, ces ondes positives.

Si vivre pleinement et solidairement cet événement est un acte citoyen, se tenir informé de l’actualité de notre société l’est également.

Mercredi 6 Juillet, l’Assemblée Nationale avait adoptée la loi El Khomri. Sur les réseaux sociaux, dans les médias, au bureau, ou même dans le métro, on parle énormément de la finale mais silence radio sur la loi El Khomri.

La loi serait-elle passée sans éveiller le moindre soupçon ? Pourquoi les citoyens ne se sont-ils pas mobilisent face à cette décision ? Les Français ne sentent ils plus concernés par cela ? Mais avant tout… se sont-ils informés de cette actualité ?

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Au parc André LeBlanc de Viry Châtillon, une buvette et un écran géant ont été mis en place pour faire de la finale de l’Euro un instant mémorable et accueillir plus de 1 000 personnes.

L’odeur de la bière, des sandwichs et des crêpes venait caresser les canaux olfactifs. Les cris des supporters Portugais comme Français alimentaient les actions du match. Du maillot au drapeau, tous arboraient fièrement le kit du parfait supporteur.

En interviewant les supporteurs sur l’adoption de la loi sur le travail, les visages se figent et s’interrogent. Certaines personnes se munissent de leurs Smartphones pour vérifier l’information ! D’autres personnes restent inexpressives tandis que d’autres expriment clairement leurs mécontentements entre colère, frustration et résignation.

« Oui nous sommes au courant et c’est très mesquin de la part du gouvernement ! », s’emporte Yoni, 32 ans, salarié au sein de la RATP. Sa conjointe, Kelly, âgée 30 ans, qui travaille dans la fonction hospitalière déclare :  » Trop de pression de la part de nos cadres et des supérieurs étaient exercées dans nos emplois respectifs, donc au final, on se résigne. » Le couple qui avait participé aux mouvements de grèves, était clairement informé de l’actualité mais n’avait pu aller jusqu’au bout des manifestations.

Face au passage en force de la loi El Khomri, ils dénoncent clairement un détournement de l’attention de la population. Certains supporters se demandent si cela n’est pas justement fait exprès de la part des médias en sur-médiatisant l’événement sportif au détriment de l’actualité politique.

Pour Michel, employé municipal à la mairie de Viry-Châtillon, « c’est l’avenir de nos mômes qui est mis en jeu mais finalement même si on manifeste, nous ne sommes point entendus ». Son collègue Eric, qui travaille dans le service technique, porte le maillot tricolore et déplore : « C’est fini la démocratie ! Bienvenue dans le autoritarisme ! La réalité c’est qu’on a. Un gouvernement de gauche avec une politique de droite, voilà le résultat ! Si le gouvernement de droite aurait agi ainsi, des millions de personnes seraient descendus dans la rue. » 

Comme dans un état d’ébriété, à l’énoncé de cette nouvelle, le réveil laisse de marbre. L’éveil de la conscience politique est certes libre et à chacun de s’en emparer de l’information.IMG_9270

Du côté de la buvette, trois amis rient aux éclats, mais effacent aussitôt leurs sourires pour laisser place à des regards interrogateurs et choqués face à la nouvelle. « Sérieux, cette loi est vraiment voté ? », demande Kevin stupéfait et les yeux ébahis. Salarié dans la restauration, il ajoute :  » Ah ouais, ils ont réussi à nous faire avaler la pilule sans même que l’on en prenne conscience ».

« Voilà pourquoi je ne m’intéresse pas à la politique, on a beau protester, nos voix restent suspendues dans les airs », soupire Charlène, 26 ans étudiante en alternance dans le domaine des ressources humaines. Son ami Freddy, sans emploi depuis 2 ans malgré un CAP mécanique, rebondit et lui répond:  » Ce n’est pas une raison pour ne pas être sensibilisé car ce sujet nous concerne tous et que c’est en ayant cette fermeture que les politiciens nous dirigent vers leurs intérêts au détriment du contribuable ». 

« Oui on est au courant de cette nouvelle. C’est malheureux mais nous ne pouvons plus changer les cours des choses. Le foot c’est une chose, la politique une autre. C’est des émotions différentes et on fait la part des choses » témoigne Jean Pierre, 45 ans cadre dans le social.

Du coté des supporter portugais, la déception est également au rendez-vous mais plus facilement dissimulés. Hugo, 44 ans confie ironiquement : « J’ai mon entreprise de maçonnerie et elle tourne bien pour le moment. Je ne sens pas trop concerné par cette nouvelle ». Ricardo et Rosa qui ont respectivement 52 et 53 ans sont d’un avis contraire : « Nous sommes ouvriers dans une usine de production et du jour au lendemain on peut se retrouver sans emploi et à nos âges qui voudra nous réembaucher ? «  José, 56 ans et ami du couple, confirme et ajoute:  » On ne mélange pas la politique et le foot mais là c’est un acte délibéré de la part du gouvernement. »

A la fin du match, du coté français après l’espoir vient la déception. Comme si la défaite de la France ne suffisait pas, ces questions avait l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière. Jocelyne, employée dans une école maternelle, affichait un regard triste malgré un très joli sourire. La peinture aux couleurs tricolores, sur ses joues s’était estompée. A l’énoncé de la question sur la loi Travail, son regard s’est obscurci, son sourire a laissé place à un visage fermé: « Mais enfin, ça suffit de nous bassiner les oreilles avec cette loi. On n’a les pieds et mains liés, que voulez-vous donc que l’on fasse ? » répondra t-elle d’un ton sec et grave. Pourtant la femme avait pris part aux manifestations. « Au début j’étais motivée et active mais je me suis découragée car j’ai eu une mauvaise impression de tourner en rond ! On manifeste pour nos droits et à la fin du mois, cela se répercute sur nos salaires. La démocratie n’a plus de sens à l’heure actuelle, donc demander son avis aux citoyens c’est peut être une perte de temps. »

 » Nous sommes sensibilisés à cette loi mais nous avons plus la parole. 1789, 1968 sont des époques révolus ma petite dame. » répond avec regret Serge, 65 ans. “Tout est mis en place pour distraire et inhiber le côté revendicatif du citoyen français. Et puis comment voulez vous que l’on s’attarde sur cela quand on arrive à peine à boucler nos fins de mois ? Je suis à la retraite depuis 3 ans mais si je ne continue pas à travailler, ma retraite me laisse à peine de quoi payer mes charges. Alors comment voulez-vous que j’aille manifester si c’est pour ensuite crever la bouche ouverte devant mon relevé bancaire ? « .

François, 29 ans étudiant en master de commerce international, fortement mobilisé dans les actions de grèves et dans les Nuits Debout, déclare avec regret :  » Oui malheureusement, les citoyens n’ont pas réussi à défendre et à protéger les droits des salariés. M. Martinez, secrétaire général de la CGT, a fortement regretté le manque de mobilisation dû à la période estivale. Forcément la mobilisation n’allait pas faire long feu. Peut être en septembre mais bon le mal est déjà fait ! « .

« Des protocoles et des obligations de la part des supérieurs nous empêchent de faire grève et de descendre dans les rues! Faire la grève c’est bien mais je préfère garder mon emploi », dénoncer Delphine, 54 ans, salariée dans l’industrie pharmaceutique.

Emmanuelle vendeuse en cosmétique, arbore fièrement le drapeau français malgré la défaite française tout en s’indignant :  » Ah mais ils ont fait passer la loi sans notre avis encore ? Oh ça ne date pas d’hier ! A ce rythme, même le droit de voter perdra de sa valeur… Si ce n’est déjà pas le cas ».

Si au mois de mai, le citoyen français protestait. Au mois de juillet, se serait-il résigné ?

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