Ils ont appelé ma femme Ebola…

Tel un virus, le racisme n’a pas de frontière. Installé au Maroc depuis septembre 2014, notre reporter citoyen offre un nouveau regard sur sa vie de l’autre côté de la Méditerranée. Chronique acide de Jean-Yves Bourgain.

Ils ont appelé ma femme « Ébola ». Ils lui ont demandé combien d’argent elle voulait pour quitter le pays.

Dans la rue, ils l’ont regardée fixement, avec étonnement, incompréhension, désir, lubricité, haine et mépris. Ils l’ont abordée, draguée, moquée.

Dans le magasin de vêtements, ils lui ont dit qu’elle n’avait pas le droit d’attendre son mari devant la cabine d’essayage parce que c’est réservé aux hommes. Elle leur a demandé pourquoi ils ne disaient pas la même chose à cette femme qui était assise là depuis vingt minutes, à attendre son mari, devant la cabine d’essayage…

Ils ont dit que le Maroc et le Sénégal ont une histoire commune, des liens très forts et que tous les Sénégalais sont les bienvenus ici mais par contre, les Congolais, quand tu leur loues un appartement, ils font rentrer toute leur famille, et puis on les voit bien venir faire leur trafic, à l’aéroport, etc. C’est pour ça qu’on vous a demandé la nationalité de votre femme, vous comprenez… Mais ça va, si elle est Sénégalaise, vous êtes les bienvenus…

images-1Elles se sont moquées d’elles à la boulangerie. Elles ont refusé de lui répéter en français ce qu’elles avaient dit en arabe. Elles ont refusé de lui vendre une baguette. Elles ont dit qu’elles n’avaient pas de monnaie. Mais elle a insisté jusqu’à ce qu’elles lui vendent la baguette et lui rendent la monnaie.

Elles l’ont observée dans le magasin de vêtements, en la regardant à travers le miroir. Elle leur a demandé si elles n’avaient jamais vues de femme noire. Elles n’ont pas répondu…

Elles avaient appelé un taxi, elles avaient l’habitude de partager le taxi avec d’autres passagers parce que ça marche comme ça à Casa. Mais quand elles ont vu ma femme dedans, elles ont dit au taxi qu’elle ne voulait plus prendre celui-ci.

À la salle de sport, elles ont demandé à ma femme si elle était musulmane. Elle a dit oui. Elles ont dit masha Allah, elle est bienvenue alors… Elle s’est demandée si les non musulmanes n’étaient pas les bienvenues… Leur regard a répondu que si, bien sûr, mais c’est pas pareil…

Ils ont annulé la Coupe d’Afrique de foot au Maroc à cause d’Ébola. Ils ont arrêté des dizaines de migrants clandestins africains dans le Nord du pays et les ont tabassés à mort. Ils ont signé les accords FRONTEX avec l’Union européenne pour protéger la forteresse dorée, faire le sale boulot à leur place (en échange de va-savoir-quoi) et empêcher les subsahariens de passer. Les journaux marocains relatent fréquemment l’assassinat de tel ou tel migrant africain, venu étudier ou travailler ici.

Mais au fait, rappelez-moi un détail, on est sur quel continent, ici ? Ah…

En tout cas, avec ma femme, on a commencé à se dire que Casablanca portait tellement bien son nom qu’y avait pas de place pour elle ici, donc pas de place pour nous. Alors on a pensé à revenir en France… En France où les gens se demandent actuellement si c’est antiraciste ou raciste de recréer un vrai-faux zoo humain en 2014… En France où un jeune a brûlé sa carte d’identité parce que le Parlement avait « reconnu » l’État de Palestine… En France où une mère de famille voilée n’a pas pu aller chercher son enfant à l’école parce que son vêtement « ne faisait pas français »…

Alors on a préféré resté à Casa pour le moment. Mais on est aussi resté parce qu’un jour, elle, qu’on ne connaissait pas, elle a serré ma femme dans ses bras. Elle ne l’avait jamais vue avant mais elle lui a dit qu’elle serait bienvenue chez elle, quand elle veut. Qu’elle n’a qu’à téléphoner, tiens, voilà mon numéro, n’hésite surtout pas.

Et lui, qu’on ne connaissait pas non plus, il a dit à ma femme qu’elle est ici chez elle, qu’elle est la bienvenue au Maroc, comme tous les étrangers. C’est une tradition chez nous, l’hospitalité, c’est un des commandements de notre religion, on n’a pas à regarder qui on reçoit, on le reçoit, c’est tout. Dignement. Et puis, on est voisin, et aider son voisin, c’est aussi un des commandements de la religion. C’est tout naturel.

Ils ne lui ont pas demandé sa nationalité ni sa religion. Ils nous ont dit que la loi punit désormais les paroles et les actes racistes. Que le roi est très strict par rapport à ça. Que plusieurs grandes manifestations dans toutes les grandes villes ont eu lieu contre les agressions et les crimes racistes.

Lui, il a dit que le racisme, c’est surtout dans les quartiers bourges, là où les gens se croient supérieurs parce qu’ils sont riches, qu’il faut aller voir comment ça se passe dans les quartiers populaires, la chaleur humaine, la solidarité…

Elle, elle a dit tout le contraire : le racisme, c’est un truc des classes populaires non éduquées, de gens qui connaissent rien à rien et qui confondent tout.

Moi, je me dis que ces histoires-là, ça a rien à voir avec l’argent, le savoir ou la culture. C’est une question de degré d’ouverture du cœur. Et le cœur, y a aucun milieu, aucun visage, aucun métier qui te l’ouvre plus qu’un autre. Aucun qui te garantit de pas détester l’étranger. La seule chose qui peut t’en empêcher, c’est la conscience que l’étranger, où que tu sois, c’est d’abord toi. Vis-à-vis de toi-même déjà, et vis-à-vis des autres aussi. Et tant que tu te crois chez toi quelque part plus qu’ailleurs ou plus que ton voisin, y a un truc qui cloche. Et c’est chez toi que ça cloche. Pas chez le voisin.

Mais je vois bien que pour certaines personnes dans la rue, un blanc, une noire et un bébé métis, ça fait trop d’informations d’un coup… Dans leur tête, c’est chez nous que ça cloche. Que ce soit ici, en France ou au Sénégal. Mais maintenant, à chaque fois qu’on nous regarde fixement, je lâche un grand sourire, bien faux, jusqu’à ce que la personne détourne le regard. Ou se sente obligé de nous adresser un vague salut. Bien faux.