El Watan : Une résistance au quotidien

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Par Moussa Wagué

Au sein de la Maison de la Presse à Alger, se trouve le siège du quotidien El Watan. Un incontournable de la presse francophone algérienne. Le journal a une histoire compliquée. Omar Belhouchet, fondateur et directeur du quotidien la raconte.

Dans l’univers de la presse quotidienne algérienne le quotidien francophone El Watan s’est taillé une place importante. Avec ses 110 000 exemplaires quotidiens et son équipe de 200 salariés, dont la moitié sont des journalistes, la publication s’impose du fait de son indépendance de ton, qui découle de son indépendance financière. Dans l’équipe 18 journalistes en sont les propriétaires.  

C’est un journal avec une ambition très forte : continuer à transmettre et à publier en toute liberté sur ce qui se passe dans le pays”,  raconte Omar Belhouchet.

En 1988, l’Algérie connaît de violentes émeutes face au pouvoir en place. Dans le but d’apaiser les tensions sociales, à la suite de ces émeutes, le Président algérien Chadli Bendjedid décide de libéraliser la vie politique au début des années 1990. Ce qui entraîne la promulgation d’une loi qui permet la création de journaux privés, développant ainsi la liberté de la presse dans le pays.

C’est cette année-là que naît le journal El Watan, qui fait parti de la vague de journaux non gouvernementaux. “Nous pouvons dire que nous sommes les témoins de ce que nous avons vécu” raconte Omar Belhouchet, directeur et fondateur du quotidien.

Un quotidien de liberté

Omar Belhouchet, dans la rédaction du journal.
Omar Belhouchet, dans la rédaction du journal.

 

Le journal connaît dans ses premières années une période de prospérité, il jouit d’une liberté de ton et d’expression se rappelle M. Belhouchet.  

Les deux premières années ont été prolifiques pour nous. On a bien travaillé, on a fait ce que l’on ne pouvait pas faire auparavant, dans le cadre d’un dispositif administratif contrôlé”, raconte le directeur.

Mais en décembre 1991, le Front Islamique du Salut (FIS) arrive en tête lors du 1er tour des élections législatives. L’armée intervient pour arrêter le processus électoral. Le pays va alors connaître une vague de violence qui durera pendant 10 ans.

La décennie noire et les journalistes attaqués

Entre 1992 et 2001, l’Algérie connaît une période de violence, c’est  la décennie noire. Le FIS n’a pas réussi à prendre le pouvoir par les urnes et le gouvernement algérien dissout le parti en mars 1992. Quelques uns de ses militants prennent alors les armes et le maquis. Ils voulaient renverser le régime et multiplient les attaques. Entre 60 000 et 150 000 personnes ont perdu la vie pendant cette dizaine d’année.

Pendant cette même période se sont 100 journalistes et travailleurs de la presse qui sont assassinés dans le pays. Alors que la Maison de la Presse, où est située la rédaction du quotidien El Watan, subi 3 attentats à la bombe pendant cette période, les journalistes d’El Watan risquent leur vie pour exercer leur métier sur cette liberté de ton.

 A l’époque on vivait caché, on menait une vie  semi-clandestine pour échapper aux terroristes. Ils surveillaient nos habitudes…. On a eu pas mal de camarades qui ont été touchés. Il fallait en même temps enterrer un journaliste et le lendemain se solidariser avec un journal fermé par les autorités”, raconte M. Belhouchet.

Ainsi Mohamed Meceffeuk, correspondant du journal, est tué par balles à Mostaganem en avril 1994.  

Les journalistes n’étaient pas les seuls visés : “Nous étions un peu les témoins et les acteurs. Il fallait continuer à témoigner de ce que nous vivons, le terrorisme et la répression des autorités. Le régime s’est durci considérablement et puis il y’a le terrorisme qui assassinait la population, les intellectuels, les artistes. C’est une période qui nous a beaucoup marqué.

Alors que le journal est attaqué par les terroristes, il doit aussi faire face au gouvernement qui veut reprendre le contrôle des journaux, rapporte M. Belhouchet. La liberté de ton et les sujets abordés par El Watan ne plaisaient pas toujours aux autorités. Durant cette décennie le journal en fera les frais et sera suspendu 7 fois, pour des périodes allant de 15 jours à un mois.

Un quotidien de censure

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Des suspensions qui s’accompagnent parfois d’emprisonnement. Ainsi en 1993, lors du premier temps d’arrêt du journal, Omar Belhouchet, Nacera Benali, l’auteure de l’article ayant provoqué la suspension du journal, ainsi que 4 journalistes, sont arrêtés et mise en garde à vue pendant 3 jours.

Les autorités reprochent à la journaliste d’avoir dévoilé des “informations sécuritaires” et de porter atteinte “à la sûreté de l’Etat”, suite à la publication d’un article traitait d’un attentat contre une caserne.

Cette idée de vouloir contrôler l’information et les médias va pousser les autorités à créer, en 1996, des “comités de lecture” dans les imprimeries publiques. Ainsi des fonctionnaires doivent “vérifier “les journaux avant leur impression. Si les informations ne sont pas conformes aux attentes des autorités officielles, en particulier les informations sécuritaires, alors elles ne sont pas publiées.

C’est en 1998, que le quotidien El Watan vit sa plus dure et plus longue  suspension : elle dure un mois et le journal est obligé de régler, dans un ultimatum de 48 heures, l’intégralité de ses créances.

Le gouvernement affirme à ce moment-là que ce n’est pas une politique de censure, mais le règlement d’un litige commercial. Après trois semaines de suspension, Omar Belhouchet règle les créances du journal et  la semaine suivante l’imprimeur autorise le journal à publier à nouveau, sans aucune explication.

Pendant cette période trouble une solidarité se forma au sein des journalistes. C’était la presse qui était attaquée dans son ensemble et l’important était de se battre pour préserver la liberté d’expression, explique M. Belhouchet.

On a fait un bloc pour maintenir l’existence de nos journaux pour maintenir la flamme de la liberté de la presse. La presse a résisté de manière très unie contre différentes agressions terroristes ou venant de la part des autorités”, se rappelle M. Belhouchet.  

Un journal indépendant

Nous sommes très attachés à notre indépendance éditoriale. Elle ne peut pas se réaliser si le journal dépend de l’Etat pour la publicité et pour l’impression. A partir de 1992, on a compris, ici à El Watan, que l’on devait avoir notre indépendance.

Pour acquérir cette indépendance industrielle, El Watan et le journal arabophone Elkhabar créent la société ALDP, qui est née lors du rachat d’une ancienne société de distribution qui a fait faillite en 1996. En 1998 ils acquièrent une rotative.

Dans le modèle économique, la publicité vient du secteur privée et les rotatives leurs appartiennent. Avec le ralentissement de l’activité de la presse écrite, ils font partie des premiers quotidiens algériens à offrir une version web.

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