Burkina, journal de bord

N’Fanteh, jeune Reporter citoyenne cristolienne, faisait partie de la délégation française qui s’est rendue au Burkina-Faso, du 13 au 19 septembre 2010. Un séminaire d’échanges international, dans le cadre du projet « Jeunes reporters migrants », initié par la revue Altermondes, le CISV italien, le Fesfop sénégalais et la radio burkinabé « La voix du paysan ». Elle a livré ses impressions quotidiennes dans un journal de bord.

Lundi 13 septembre

Aéroport de Ouagadougou.

Dès la sortie de l’avion, une vague de chaleur me saisit. Elle n’est pas très suffocante, car le soleil vient à peine de se lever. Il est cinq heures à Ouagadougou. Les odeurs de l’Afrique m’envahissent. Décidément, elles sont identiques d’un pays à un autre. Ce mélange entre humidité et terre chaude. A ma grande surprise, l’aéroport est en travaux. Il ressemble à un entrepôt où des morceaux de bois sont assemblés comme la maquette du futur aéroport à venir. On est bien loin des aérodromes gambiens ou encore maliens. Copie conforme des modèles occidentaux, ceux-là sont vêtus de verres qui brillent de mille feux, accompagnés d’une peinture toute blanche. Ces aéroports sont jalonnés de routes goudronnées qui emmènent les nouveaux arrivants dans ces rues africaines animées, sans queue ni tête.

Accueillis par un des formateurs burkinabés, les Italiens et notre groupe sommes conviés à prendre le petit déjeuner à quelques rues de l’aéroport. Le voyage se fera en deux allers-retours, car la voiture ne peut accueillir tout le monde. Nous laissons les Italiens prendre place en premier dans la voiture. Nous sommes étonnées de l’animation de la rue à cette heure très matinale : six heures. En quelques secondes, trois vendeurs ambulants nous assaillent. Le premier nous propose des cigarettes, un second des cartes téléphoniques, un autre des dessins qu’il aurait réalisés lui-même sur des morceaux de tissus. Nous leur expliquons que nous n’avons pas encore changé de l’argent. Ils s’insistent, même si ce n’est que pour obtenir quelques centimes d’euros. Dès son retour, le formateur leur demande de nous laisser en paix. Et leur donne quelques francs CFA pour qu’ils s’éloignent de nous.

Après avoir pris le petit déjeuner, nous devons nous rendre à une gare routière qui nous emmènera à Ouahigouya, notre lieu de séjour. Nous arrivons à la gare avec près d’une heure et demie d’avance. Commence alors une longue période d’attente et de lutte contre cette chaleur qui s’accentue chaque minute un peu plus. Nous décidons de troquer nos chaussures contre des tongs. Puis nous rangeons soigneusement nos vestes dans les valises. Je me sens prise dans une torpeur. Mon corps est immobile, mes pensées figées. Je reste engourdie comme si seule le départ pouvait réanimer mon corps, ramifier mes esprits.

L’heure de partir arrive. Nous prenons place dans le car climatisé, direction Ouahigouya. Je m’installe près d’une fenêtre et me met à observer à l’extérieur. L’atmosphère est agitée. Chacun s’affaire à vendre ses produits, acheter son billet ou se préparer à embarquer. C’est dans cette animation que nous quittons la gare. Installée convenablement, le klaxon se met à tinter régulièrement. Au Burkina Faso, les routes sont empruntées par de nombreux deux roues, qui slaloment entre les véhicules à plus grand gabarit. C’est pourquoi notre chauffeur doit constamment klaxonner pour avertir ou prévenir ces cyclomoteurs qui n’en font qu’à leur tête. Envahie par la fatigue, je finis tout de même par m’endormir jusqu’à destination.

Arrivée à Ouahigouya

Nous arrivons au foyer, des dortoirs sont mis à notre disposition, un pour les filles et un autre pour les garçons. « Ici, dans la tradition, filles et garçons ne se mélangent pas », nous indique Adams, formateur des Burkinabés. Le dortoir des filles est plein à craquer alors qu’il y a seulement deux garçons pour dix lits ! Coté fille, la promiscuité semble de rigueur, ce qui, dans une atmosphère étouffante, est délicat. Chaque dortoir se compose de cinq lits, munis de moustiquaires, de chaque côté de la pièce. « Même déplier les valises est impossible », remarque Fatou. Nous disposons également de deux douches et de deux WC.

Ce premier jour est plus difficile que je ne le pensais du fait des coupures d’électricité, de la chaleur et du manque d’intimité. De par mes expériences africaines antérieures, j’en avais déduit que l’adaptation ne poserait pas trop de problèmes. Mais chaque pays africain a sa particularité. Le Burkina Faso me paraît clairement plus pauvre que le Mali ou encore que la Gambie. Et puis, le contexte n’est pas le même. Quand je pars en vacances dans mon pays d’origine, mon confort occidental me suit en partie. J’ai sur place une villa avec plusieurs chambres, des sanitaires à chaque étage, une ventilation permanente. Grâce à ces éléments matériels toujours présents, la transition d’un continent à un autre n’est pas si brutale.

L’heure du dîner vient toutefois apaiser mes angoisses. Je peux partager quelques discussions avec les Burkinabés. Au moment de nous séparer, Adams propose un tour de table. Chacun à son tour doit se présenter et indiquer si son nom ou prénom a une signification ou fait l’objet d’une anecdote. Nous sommes en présence de filles de prophètes – trois Fatoumata –, de Serena – alias la sérénité – ou encore de Kuduri – qui signifie le pardon.

Mardi 14 septembre

L’ensemble des participants sont réunis pour partager leurs expériences dans leur propre pays. Successivement, les Italiens, les Sénégalais et nous, les Français, faisons un compte rendu des productions que l’on a réalisées ou des événements auxquels on a participé. Tout cela, suivi de question de la part des autres.

Je trouve ce débat autour du thème de l’immigration très intéressant. Comprendre les points de vue des différents pays permet d’avoir une approche plus complète de ce phénomène mondial. Les perceptions varient selon les pays. Côté européen, l’immigration est perçu comme un envahissement ou un échange interculturel ; côté africain, il est vécu comme une trahison, une question de survie.

Je juge particulièrement novateur le discours des Sénégalais. Ces jeunes ont entre 18 et 24 ans, ils viennent de Louga et n’approuvent plus cette émigration Nord-Sud. « Restons chez nous et développons-nous ! » ont-ils affirmé à plusieurs reprises. Ces jeunes veulent reconstruire leur pays, ils ne désirent plus que les gens s’en aillent. Et ils soulignent les fléaux que cette émigration engendre au Sénégal : prostitution ou MST. Car les migrants, en majorité des hommes, quittent le domicile familial pour une durée indéterminée. « Quand ils reviennent, la femme a deux enfants sous le bras, explique Fatoumata, la Sénégalaise. Car elle ne peut pas se tenir pendant dix ans ».

Autre conséquence : les jeunes veulent tellement rejoindre la côte qu’ils abandonnent toute activité au pays dans l’attente du départ. Et surtout, ils prennent des risques mortels pour atteindre l’Eldorado. « Certains même deviennent fous après plusieurs tentatives ratées », renchérit Maïmouna. Ces jeunes reporters migrants ont conscience que, pour que ce changement de mentalité s’opère, il faut une remise en cause de l’organisation actuelle de l’Etat sénégalais. « Supprimer tous ces postes de ministres qui nous coûtent cher pour pas grand-chose. Et redistribuer ces fonds dans le domaine de l’éducation », argumente Ousmane. C’est la première fois que j’entends des jeunes Africains exprimer clairement leur volonté de construire un avenir sur leur terre. Et quelque part redorer cette Afrique, trop centrée sur l’extérieur et qui oublie son intérieur.

En revanche, j’ai été étonné par des faits racontés par les Italiens. La situation des immigrés en Italie est très délicate. Ils ne sont clairement pas les bienvenus. La presse les stigmatise sans scrupule ni gêne. « Des articles condamnant les immigrés comme des voleurs, des malfrats, on en voit tous les jours dans les journaux », explique Serena. Au niveau administratif, la tâche ne se révèle pas plus simple. C’est l’exemple d’Amina. Cela fait douze ans qu’elle vit à Turin. Chaque année, elle doit renouveler son permis de séjour. Et chaque année, c’est la même angoisse. Car depuis qu’elle a atteint la majorité, elle doit attester d’un salaire correct, régulier. « Il m’est arrivé de recourir à des faux contrats car, étant étudiante, je ne peux pas travailler tout le temps », se justifie-t-elle. A l’entendre parler, c’est comme si acquérir la nationalité italienne relevait de l’ordre de l’impossible.

Côté français, Fatou et moi avons une position plus complexe. Nous sommes filles d’immigrés. Aussi on nous a immédiatement posé cette question : vous sentez-vous plus françaises ou plus africaines ? La réponse, pour ma part, est très claire : je me sens française avant tout. Je suis née en France, j’y ai vécu toute ma vie, j’en suis imprégnée par les codes, la culture et le mode de vie. Pour autant, ma culture africaine ne m’est pas inconnue, ni insensible. J’ai des comportements typiquement africains, du fait de mon éducation. Parfois, on se sent entre deux, on ne sait pas trop se situer. C’est enrichissant, mais complexe. Je ne sais pas s’ils se sont rendu compte de ce questionnement perpétuel autour de notre identité…

En fin d’après midi, nous sommes accueillis à la mairie d’Ouahigouya pour une visite officielle. Le premier adjoint au maire nous présente le fonctionnement de sa commune. Il ne parle que très brièvement de l’émigration, notre thème de prédilection. Je sors de cette visite déçue. Car j’aurais aimé avoir l’avis d’une autorité politique sur ce phénomène. Et savoir quelles clés ils pensent avoir pour réduire cette émigration illégale et motiver les jeunes à rester.

Fin de la visite, nous décidons de rejoindre le foyer à la marche, pour découvrir les rues de la ville. Chacun en profite pour prendre des photos. Il arrive que les habitants y soient hostiles. Tout au long du trajet, les gens ne cessent de nous observer avec étonnement. Certains enfants interpellent même Astrid en criant « la blanc », du fait de sa couleur de peau.

Dans la soirée, nous nous rendons dans les locaux de la troupe théâtrale Arcan, qui doit nous jouer une pièce sur l’émigration. Moyen de transport : la moto, le moyen le plus répandu pour les filles comme pour les garçons. Mais la troupe n’est pas au rendez-vous, la faute aux embouteillages. Regroupés autour de l’arbre à palabres, c’est parti pour une soirée d’impros. Les Burkinabés nous racontent des blagues du pays : certaines nous font tires, d’autres nous échappent car elles relèvent de codes burkinabés. La plupart de ces blagues sont des satyres de la sphère religieuse, des marabouts ou des personnes naïves.

Mercredi 15 octobre

C’est aux Burkinabés, aujourd’hui, de présenter leur expérience de jeunes reporters migrants. Ils ont axé leurs articles sur le thème du lycée, traitant de la tenue vestimentaire ou encore de la tricherie à l’école.

Pour la suite de la semaine, nous nous séparons en quatre groupes : vidéo, radio, photo et presse écrite. Chef du groupe radio, je récupère deux dictaphones. Mon groupe est composé de quatre Sénégalaises, Fatoumata, Sokhna, Maïmouna et Ousmane ; de deux Italiennes, Serena et Amina ; et de deux Burkinabés, Karine et Assani.

En attendant, la matinée est consacrée à la visite de différents médias présents à Ouahigouya. Nous patientons pour visiter la radio « La voix du paysan », qui est à deux pas du foyer. Une petite piste de danse s’improvise dans la salle de réunion. Certains se mettent à danser sur des chansons Disney et entraînent les autres. Le rire est garanti, et on a droit au pas déhanché, à de la valse ou encore de la salsa.

Les studios télé et radio sont de petites productions. Composées du minimum au niveau du matériel, ces structures tentent tant bien que mal d’être les plus régulières dans leurs émissions, mais surtout de rester les plus pérennes possibles. Le secteur des média est très récent au Burkina Faso. Il date seulement des années 1990. C’est un monde encore en pleine construction.

Après un déjeuner au restaurant – avec au menu un riz gras : un tieb, version burkinabé –, nous entamons notre reportage audio. Notre angle traite de l’émigration clandestine. Nous sommes à la recherche d’hommes, de femmes et de moins jeunes pour recueillir des interventions diverses et variées. En nous promenant, notre micro ne cesse d’attirer l’attention des passants. Nous n’avons pas les dictaphones européens qui se tiennent au creux de la main, celui en notre possession est une boîte ressemblant à un enregistreur cassette relié à un câble d’où débouche le micro.

Les hommes sont plus avenants, parfois même volontaires. Avec les femmes, c’est plus délicat. Soit elles nous fuient par peur, ou parce qu’elles ne parlent que la langue locale, le moré, soit elles ne savent tout simplement pas ce qu’est l’émigration. Ces femmes me touchent énormément. Elles semblent être dans l’ignorance la plus totale, mais vivent quand même leur petit bonhomme de chemin. Certaines sont commerçantes, d’autres rient à grands éclats en compagnie de leurs copines. Dans cette ignorance, elles n’ont pas l’air si malheureuses.

Soirée populaire en ce mercredi soir. Il y a une animation culturelle avec les troupes traditionnelles d’Ouahigouya. Percussions et balafons chauffent la piste de danse. Tout le monde tape des mains en rythme et s’enthousiasme. Les danseurs commencent le spectacle. Ils ont une telle aisance dans leur pas, en alliance parfaite avec la musique. Vraiment une très belle prestation. Les troupes ont fini par nous inviter à danser. Et nous, les Françaises, on s’en est donné à cœur joie, de déhanchements en chorégraphies…

A la fin du spectacle, nous avons discuté avec le chorégraphe, de retour tout récemment d’une tournée française. Il nous convie, Fatou et moi, au festival Afibala, qui se déroulera en juin 2011 à Chambéry et auquel il partipera. Cette soirée musicale se poursuit jusque dans les dortoirs : avec Fatou, nous avons fait un show et les Sénégalais nous ont même appris une de leurs danses, le wana.

Jeudi 16 septembre

Aujourd’hui, montage de notre reportage audio avec le groupe. Ce travail se révèle difficile. D’un pays à l’autre, nous n’avons pas la même façon de travailler. Nous, les Français sommes très rigoureux : les étapes ont besoin d’être définies et les objectifs, ciblés. On a l’air un peu sévères, voire stricts, dans notre démarche. Le travail africain, lui, est plus lent. En me voyant cibler les interviews, définir le fil conducteur de notre angle, ils se sentent quelque peu attaqués. On peut paraître trop directs pour eux. Chez les Africains, il y a toujours cette espèce de mise en situation, de protocole solennel, avant de commencer. Dans notre cas, le temps ne nous le permettait pas.

Pour cette soirée, chacun est invité à dîner chez l’un des Burkinabés. Je suis conviée chez Thérèse, avec laquelle le feeling est passé dès les premiers jours. Nous nous rendons à vélo chez sa grand-mère. Au menu, du to – spécialité burkinabé, à base de farine de maïs – sauce gombo. Sa famille est très serviable, très curieuse de la vie que l’on peut mener en Europe. Après le repas, les voisins sont passés me dire bonjour. En y repensant, l’habitat de Thérèse est très sommaire. Dans une chaleur étouffante, le salon est composé de trois fauteuils et de deux tables. Paradoxalement, c’est une fille toujours souriante, rigolote, qui s’entend avec tout le monde. Nous avons donc profité d’une balade nocturne toutes les deux en fin de soirée où nos cœurs se sont davantage dévoilés. Thérèse, mon coup de cœur du voyage…

Vendredi 17 septembre

Ce matin, nous sommes attendus dans la demeure du roi de Yatenga. C’est la chefferie traditionnelle d’Ouahigouya. Consignes strictes, pas de chapeau ou de lunettes, retrait des chaussures obligatoires. Comme à l’accoutumée, le rendez-vous fixé n’est pas respecté, nous attendons encore et encore. S’il y a une chose qui ne m’a pas échappé, c’est l’attente, et la patience dont il faut faire preuve à chaque instant. Chez nous les Européens, tout est planifié en heures, voire en minutes. Tout est délimité, chronométré. En Afrique, le temps n’est pas d’ordre mathématique, mais se mesure par rapport aux évènements. Un planning est une suite d’évènements qui se lient. Et chacun d’entre eux débute dès lors que tout le monde est prêt à partir. Les Africains ne sont pas pressés. Ma foi, ce côté est très agréable. Ce sont les évènements qui déterminent le temps, et non le temps qui détermine les évènements. Et je tiens à tirer un chapeau à Adams et à toute son équipe, car gérer un groupe de trente personnes est délicat, mais ils ont réussi leur pari.

Cet après-midi, tous les groupes présentent les productions faites en ville. Le groupe vidéo a fait un mini reportage sur Badema, une troupe de danse qui parcourt le monde. Le groupe presse écrite a écrit des articles sur la présidence, avec notamment quelques portraits. Le groupe photo a tenté de montrer la multi-culturalité au sein du marché. Enfin, notre groupe radio a présenté son micro trottoir sur l’émigration clandestine.

Ce soir, nous préparons un repas du monde. Chaque groupe doit présenter un plat typique des quatre pays présents pendant ce séjour. Chaque groupe s’affaire à la cuisine, bondée en quelques minutes. Le groupe vidéo prévoit de faire un mafé burkinabé (riz à la pâte d’arachide). Le groupe presse écrite se charge d’un tieb sénégalais (riz qui cuit dans sa sauce de légumes et devient orange). Le groupe photo s’en va préparer des crêpes sucrées françaises et un jus de pain de singe burkinabé (à base de fleur de baobab). Enfin notre groupe radio confectionne des gnocchis à la sauce tomate, d’origine italienne bien sûr. Certains groupes ont été confrontés à des problèmes d’ingrédients : difficile de trouver de la farine ou du sucre en poudre à tous les coins de rue. Mais tous les plats ont été réussis avec succès, et nos babilles se sont bien régalées !

Place maintenant à la dernière soirée. Chaque groupe doit présenter une animation. D’un défilé du monde à des chants traditionnels en passant par des play-backs, nous nous sommes bien amusés, avec rires et bonne humeur. Très bonne ambiance…

Samedi 18 septembre

Nous devons repartir pour la France. Le départ est difficile, on commence tout juste à prendre ses marques. Tout le monde est triste. Car de véritables liens se sont créés. On promet de ne pas s’oublier. Chacun prend des contacts par ci, par là…

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