Un parcours plein d’embûches

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Par Odile Kitenge

Dans le brouhaha tangerois, deux femmes subsahariennes sont assises sur un banc et tuent le temps. Deux femmes au regard lourd… D’où viennent-elles ? Quelle est leur histoire ? Qu’ont-elles traversé sur la route qui les a menée jusqu’ici ?

L’envie de les aborder pour connaître leur histoire est forte. La prise de contact est rapide. Chérie* se présente comme une jeune guinéenne, mère de 2 enfants. A côté d’elle Prunelle de Dieu, enchaîne «Moi aussi, je suis maman. J’ai accouché il y a une semaine… mais l’enfant est mort.»

Une déclaration qui glace le sang et laisse imaginer une vie difficile. Une réalité que les deux femmes confirmeront, lorsque je les rencontre à nouveau le lendemain, alors qu’elle sont accompagnées d’une troisième amie.

Chérie, Prunelle de Dieu et Victoire sont trois femmes migrantes subsahariennes qui vivent au Maroc. Elles ont toutes pris la route vers l’eldorado européen, se sont rencontrées à Tanger, et se soutiennent mutuellement.

Voici leurs récits.

Chérie, au visage juvénile, a un style coquet. C’est la première à prendre la parole. Elle vit depuis trois ans à Tanger avec ses deux enfants.

«Je suis arrivée ici à pied de la Guinée. J’ai traversé le Mali, la Mauritanie et le Maroc avant d’arriver à Tanger. Pour quitter le Mali pour la Mauritanie, le tarif est de 35.000 frs CFA (environ 50 euros, ndlr). Pour arriver au Maroc, à partir du Mali, il y a encore des frais.  Le chemin pour y arriver a vraiment été difficile. J’ai vu des personnes mourir sur la route. A cause de la soif, de la faim, victimes de violences physiques….»

La jeune femme raconte que des violences ont lieu pendant le voyage : « Le vol, le chantage, la violence verbale et les humiliations en tout genre… Il y a des gens qui n’aiment pas ton bonheur et te le font savoir. Il y en a qui cherchent juste à profiter de la faiblesse due à nos conditions de vie difficiles. »

Après un voyage compliqué la vie au Maroc n’est pas de tout repos : «Je vis dans un appartement avec 6 femmes, dont Victoire, et 15 hommes. Avec les femmes, nous partageons une chambre de 10 m². La cohabitation n’est pas facile mais, nous avons pas le choix. Si tu n’as pas de carte de séjour ici, tu ne peux pas travailler. Ce qui pousse certaines de mes sœurs à mendier ou à les amener à la prostitution.»

Chérie raconte que ses deux enfants sont nés au Maroc. «C’est en arrivant sur Tanger que j’ai rencontré un jeune, nous avons eu deux enfants ensemble : un garçon et une fille. Ici à Tanger, la vie est amère. Je ne fais que vivre galère sur galère. Dieu merci, j’ai réussi à trouver une place en crèche.»

Vivre à plusieurs et sortir en groupe est important pour la sécurité explique la jeune femme :«Je suis plus en sécurité en groupe que lorsque je suis seule dans les rues de Tanger avec mes bébés. Si les Marocains veulent nous attaquer, mes frères peuvent me défendre. D’ailleurs, nous évitons de sortir seule dans la rue car nous sommes trop vulnérables.»

Victoire est athlétique et a un look sportif. C’est la plus joviale du groupe.

La jeune femme, âgée de 35 ans, en est à sa deuxième expérience de migration. En effet avant de se retrouver à Tanger elle a quitté la Côte d’Ivoire pour aller travailler au Liban comme domestique. Au pays du cèdre, elle  sa vie et celle de ses compatriotes n’était pas facile… Elle y est restée cinq ans. Cinq années de labeur et de douleur, où le manque de sommeil et la faim faisaient partie de son quotidien.

Elle raconte les drames arrivés à plusieurs compatriotes qui travaillaient elles aussi comme bonnes pour des familles libanaises. «Nous avons une amie, femme de ménage comme nous, qui est tombée par la fenêtre pendant qu’elle travaillait, et nous avons du cotiser pour la rapatrier car elle avait une jambe cassée…  Une autre a crû comprendre que sa patronne, qui avait des problèmes rénaux, voulait se faire transplanter ses reins…. Une troisième est décédée sans que l’on ne sache jamais comment…»

Après cinq ans sur place Victoire, alors qu’elle est trentenaire, et qu’elle n’imagine pas d’avenir décide de rentrer chez elle. «De retour en Côte d’Ivoire, après des années d’expérience, la réalité du pays m’a rattrapé. Ma mère venait de décéder et toutes les économies que j’avais pu réunir au fil de mes années au Liban ont servi à payer ses funérailles. Je suis l’aînée de ma famille, si je prends pas mes responsabilités, qui le fera ?» demande-t-elle.

La jeune femme doit alors reprendre le chemin de l’exil et la voilà au Maroc, où elle est arrivée en avion, et non par voie terrestre… Un voyage moins difficile que celui de Chérie, mais une réalité sur place toute aussi rude. «Un dimanche, je me rendais à l’église. Sur le chemin, une voiture s’est arrêtée. Arrivé à mon niveau, deux personnes se sont mises à me jeter des œufs m’en couvrant de la tête aux pieds. » Une agression raciste qui l’a profondément choquée.

Puis c’est au tour de Prunelle de Dieu de prendre la parole.

La doyenne du groupe, qui taira son âge est également d’origine ivoirienne également. Son un visage est fermé, elle a l’air affecté. D’un ton calme, mais grave, elle nous conte son histoire, et l’on sent qu’elle a du mal à contenir sa peine.

Il y a quelques jours seulement elle était enceinte, et à terme. Elle raconte qu’un soir le travail a commencé et qu’elle s’est rendue à l’hôpital. « Vers 22h, j’ai commencé à avoir des contractions alors, avec mon compagnon, nous nous sommes rendus à l’hôpital. Arrivée sur place, le personnel médical ne m’a pas pris au sérieux et m’a laissée patienter pendant plus de 2 heures avant de m’ausculter.

Lorsque mon tour vint, la sage femme m’a sèchement dit de rentrer chez moi parce que le col n’était pas ouvert selon elle. J’ai donc pris le chemin pour rentrer, malgré mon intime conviction que c’était, pour moi, le moment d’accoucher. J’ai passé une nuit horrible, avec des douleurs que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi.

Le lendemain les douleurs ont empiré et j’ai de nouveau pris la route pour l’hôpital. Arrivée sur place comme la veille, je suis restée seule sans qu’une sage-femme vienne à mon aide. J’ai fini par accoucher à même le sol. Aucun médecin, aucune sage femme ou infirmière ne m’a pris en charge. C’est une femme de ménage qui a vu ma détresse et qui est venue porter secours à mon enfant, car, depuis l’instant où il était venu au monde, il n’avait pas encore crié, ce qui ne signifie rien de bon.

Je suis restée allongée au sol en attendant jusqu’à ce qu’une sage femme vienne. Elle m’a alors juste dit : « Votre enfant est mort, vous pouvez rentrer chez vous.»

Prunelle de Dieu, visiblement affectée, a les larmes aux yeux, mais continue son récit  : «Je suis donc repartie chez moi sans avoir pu correctement finir mon accouchement, d’ailleurs jusqu’à présent, j’ai des complications, mais je n’ai aucun médicament, alors je prends mon mal en patience.»

Ces récits difficiles à entendre, donnent à voir la vie des femmes migrantes subsahariennes. Une vie difficile, mais faite de solidarité entre elles, comme les jeunes femmes le racontent. Car elles le disent, elles se soutiennent mutuellement, discutent beaucoup et alléger leur vie en rigolant entre elles.

* Les prénoms des témoins ont été modifiés.

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