« Si vous donnez des droits aux hommes, il faut donner les mêmes droits à la Terre »

COP22. Chef de la tribu autochtone des Dene au Canada, François Paulette représente son peuple à l’Assemblée des premières nations présente à Marrakech. Ce sage amérindien nous raconte les injustices que subissent les autochtones, et comment sa culture a permis aux siens de préserver la nature pendant des siècles.

Propos recueillis par Alexandre Ben Hamida.

François Paulette est le chef de la nation amérindienne des Dene, deuxième plus grande tribu canadienne avec ses 1,5 millions de personnes dans le Nord-Ouest du pays (État de l’Alberta). Venu à la COP22 comme observateur des négociations pour les droits des peuples autochtones, il milite depuis des décennies pour le respect des peuples et de la nature. Sa stature imposante et son calme imperturbable, le rendent à la fois impressionnant et fascinant. C’est avec les chefs des principales nations autochtones du Canada qu’il représente l’Assemblée des premières nations. Les autochtones sont plus de 300 millions à travers le monde, ces peuples sont les premières victimes du réchauffement climatique et des catastrophes écologiques.

Quelles sont les conséquences écologiques des activités humaines, du bouleversement climatique sur vos modes de vie ?    

Nos terres étaient immaculées lors de l’arrivée des Canadiens. L’harmonie et l’équilibre y régnaient. Aujourd’hui, alors que le Canda fête son 150ème anniversaire, nos terres sont dénaturées et détruites. L’eau et l’air sont pollués et ces bouleversements détruisent nos modes de vie, notre culture et notre langue.

Quelle est l’origine de cette pollution ?

La source de la pollution provient de l’industrie, de son désir pour l’argent sans respect pour la culture, la langue, la terre et les arbres. Leur appétit lucratif les exhorte à communiquer uniquement avec le Canada, répondant favorablement à leurs demandes. Entre eux, ils concluent des affaires détruisant nos terres sans que nous ayons mot à dire.

Notre mode de vie est menacé. Par exemple, la pêche et la consommation d’eau deviennent problématiques, notamment à cause de condensateurs hydroélectriques qui polluent et provoquent la stagnation de l’eau.

Une des sources principales de pollution concerne le tourisme de masse et les activités qu’il induit, tel que les descentes en canots sur les rapides.

Sans nous consulter, le Canada et les industriels établissent et alimentent un système irresponsable vis-à-vis de la nature. Une simple mesure, prise uniquement dans un intérêt financier, peut affecter tout l’écosystème.

Y a-t-il un respect des droits indigènes ?

Quarante-six articles de l’ONU formulent les droits indigènes. L’un d’entre eux exige que l’on soit assuré de notre consentement plein et entier, formel ou non, dans le cadre de toute décision touchant à nos terres et nos peuples. Sans adaptation ni même prise en considération de notre histoire, notre culture et notre langue, nous devenons des acteurs négligeables au sein de nos propres terres.

Le gouvernement vous aide-t-il ?

Non, le gouvernement aide les industriels, pas nous. Les accords de Paris comprenaient cinq points essentiels [ndlr : voir ci-dessous] qui n’ont jamais été mis en application et formeraient pourtant un début prometteur de dialogue entre le gouvernement canadien et les peuples indigènes.

Pensez-vous que l’élection de Donald Trump puisse amener à une rupture des accords de Paris ?

Ils sont déjà rompus. Pourquoi ? Parce que l’an dernier, le Canada est allé à la COP21 et nous a dit : « Tout développement important sur vos terres nécessitera une consultation de votre part. ». Et cette année, le premier ministre canadien Justin Trudeau a approuvé un projet de centrale hydroélectrique sans notre consentement. Par conséquent, il a déjà rompu les accords de Paris. Mais qu’espérer d’autre de personnes créant leurs propres règles au détriment de notre pays et de notre peuple ?

Que signifie le mot écologie selon vous ?

Écologie. C’est un mot d’homme blanc. L’écologie, pour moi, c’est notre Terre-Mère, tout ce qui vit, tout ce qui respire, l’eau, la terre, l’air, les arbres… Tout cela possède un esprit. La Terre et les hommes sont égaux : si vous donnez des droits aux hommes, alors il faut donner les mêmes droits à la Terre. Voilà ce que veut dire le mot écologie pour moi. Savoir protéger notre planète pour l’avenir de nos enfants.

Quelle interprétation donnez-vous au concept de civilisation ?

Les terres de ma tribu existent depuis des temps immémoriaux. Mon peuple et moi avons notre propre gouvernement, nos terres et notre histoire. On a appris à vivre avec la nature, à regarder les étoiles. Nous avons développé notre médecine et notre langue. La langue est pour nous la clef du passé et notre espoir pour l’avenir. Si nous arrivons à comprendre notre peuple, à raconter notre histoire, alors nous connaîtrons notre futur.

Y a-t-il un message que vous voudriez transmettre à l’Occident ?

Il y en a tellement… Tellement de choses que l’Occident ne sait pas…

L’Occident ignore d’où vient l’énergie, la lumière qui lui est indispensable. La réalité, c’est que la majeure partie de son électricité provient du secteur hydroélectrique ayant eu pour conséquence de détruire des terres et des vies animales. Les gens devraient partager leur électricité, être moins avares, et veiller sur l’eau.

Les Occidentaux doivent penser avec leurs cœurs et leurs esprits. Ils doivent sortir des villes, aller observer la vie sauvage et interagir avec la nature. Ils comprendraient que l’on n’enferme pas la vie animale en cage et se débarrasseraient des zoos. Si seulement ils voyaient la vie spirituelle des animaux.

L’Occident doit décoloniser, cesser de chercher à envahir et dominer pour abuser des ressources d’autres, alors même qu’il pourrait apprendre l’autonomie par les énergies renouvelables.

À quoi sert la COP 22 selon vous ?

La COP pourrait être utile si les gens faisaient preuve d’implication. S’il n’y a pas d’implication, alors les discussions sont inutiles et vaines – et je n’aurais fait que perdre beaucoup d’argent dans un billet d’avion.

Pour concrétiser et respecter leurs engagements, il faudrait que la COP et les Nations Unies s’engagent à faire un don permettant aux peuples indigènes de sauver ce qu’ils ont, de purifier l’eau et l’air, et d’investir dans la recherche.

Voudriez-vous ajouter quelque chose ?

J’aimerais vous raconter une histoire.

Il y a très longtemps, bien avant que l’homme blanc ne pose le pied sur nos terres, un jeune homme comme toi demanda à un ancien, un homme très sage : « Grand-père, qu’est-ce-que le péché ? ».

L’ancien lui répondit : « Le plus grand et le plus abominable de tous les péchés que l’homme puisse commettre, c’est d’abuser de notre Terre-Mère. ».

Avez-vous de l’espoir pour l’avenir ?

Je n’ai plus beaucoup d’espoir. Les hommes ne m’incitent pas à croire et je ne crois plus aux gouvernements. En revanche, les jeunes générations m’inspirent de l’espoir. Et les femmes, parce qu’elles sont notre Terre-Mère.

Pour en savoir plus

Les accords de Paris formulés par les gouvernements à l’égard des autochtones.

  1. Promouvoir la non-discrimination à l’égard des peuples autochtones et l’intégration des questions qui les concernent dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des initiatives internationales, régionales et nationales en matière de législation, de politiques, de ressources, de programmes et de projets;
  2. Promouvoir la participation pleine et entière des peuples autochtones à la prise de décisions qui concernent directement ou indirectement leur mode de vie, leurs terres et territoires traditionnels, leur intégrité culturelle ou tout autre aspect de leur vie;
  3. Redéfinir les priorités de développement pour promouvoir le principe d’équité et le respect de la diversité culturelle et linguistique des populations autochtones;
  4. Adopter des politiques, des programmes, des projets et des budgets axés sur le développement des peuples autochtones, assortis d’objectifs d’étape concrets et en accordant une attention particulière aux femmes, aux enfants et aux jeunes autochtones;
  5. Mettre en place de solides mécanismes de suivi et renforcer le système de responsabilisation à tous les niveaux pour ce qui a trait à la mise en œuvre des cadres juridiques, politiques et opérationnels nécessaires à la protection des peuples autochtones et à l’amélioration de leurs conditions de vie.

Liens

Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones :http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/61/295

Site des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones :http://www.un.org/fr/rights/overview/themes/indigenous.shtml

Convention-cadre sur les changements climatiques  http://unfccc.int/resource/docs/2015/cop21/fre/l09f.pdf

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