Je vote pour mon père

L’élection présidentielle qui approche pousse les Reporters citoyens à y mettre leur grain de sel. A l’occasion d’un stage à LaTélélibre du lundi 16 au vendredi 20 avril, soit la dernière semaine avant le premier tour, ils ont décidé d’aller à la rencontre de citoyens étrangers (ou d’origine étrangère) qui poussent leurs enfants à aller voter. Histoire de tordre le coup à une idée reçue : ce n’est pas parce qu’on est étranger qu’on ne s’intéresse pas à la politique du pays dans lequel on réside. Les Reporters citoyens apportent ici résolument « un autre regard sur les quartiers » ! Un des objectifs de cette formation initiée par LaTéléLibre et l’Emi.


Je vote pour mon père par latelelibre

Jour 1

Ce lundi matin, conférence de rédaction à LaTéléLibre. Il faut trouver des sujets de reportages pour cette semaine de stage et, inévitablement, on parle de nos orientations politiques. Quel candidat reste le plus proche de nos convictions alors que la plupart d’entre nous jugent irréfutable l’équation « politiciens = menteurs » ? Pour nous, comme pour 17 % des Français, le choix se fera probablement à la dernière minute.

Mieux vaut tard que jamais diront certains, et ce n’est pas Ghani qui prétendra le contraire ! Ce Reporter citoyen de 28 ans se souvient ne pas avoir été motivé pour aller aux urnes lorsqu’il était plus jeune et nous raconte comment son père le persuadait d’y aller : « Il suivait les élections, mais ne pouvait pas voter car il était étranger. Alors il m’a toujours poussé à le faire, d’une part parce que c’est une chance et un devoir, mais surtout pour exprimer sa voix à travers mon vote et ainsi atténuer sa frustration ! » La conférence de rédaction prend alors des airs de remémoration. Ayann nous explique qu’elle a toujours vu son père s’intéresser à la politique. A tel point que ce n’est qu’à sa majorité qu’elle s’est rendu compte qu’il n’avait pas le droit de vote ! « Mais vous parlez politique à la maison ? » s’étonne John Paul Lepers. Et c’est nous, les Reporters citoyens, que sa réflexion surprend : ainsi, les Français « de souche » pensent que les étrangers et fils d’étrangers ne parlent pas politique ?

Mais comment pourrait-on ne pas parler politique alors que cela fait plus de trente ans que nos parents résident dans ce pays, y payent leurs impôts et surtout alors qu’eux, étrangers, sont au cœur du débat ? Nous parlons sans doute plus politique que certains Français de souche. John Paul appelle alors N’Fanteh, Reporter citoyenne et stagiaire à LaTéléLibre. Il veut savoir si elle aussi parle politique à la maison. Et sa réponse est sans appel : « Chez moi aussi, on parle politique, mon père est très intéressé et on a limite l’impression qu’il peut voter ! » Même chose dans la famille de Fatoumata : « Mon père, immigré français, suit beaucoup plus la politique que moi ! Alors, forcément, il n’hésite pas à orienter mon choix quand je suis indécise ».

« Et si on en faisait un sujet ? », lance Ghani. Et voilà comment nous avons décidé ce lundi matin de prendre pour sujet : « Je vote pour mon père ». Nous constituons alors notre équipe de tournage : Ayann, Fatoumata et Ghani seront sur le coup, ainsi que Flore, la nouvelle stagiaire de LaTéléLibre.

Après la pose-déjeuner, il faut réfléchir au lieu de tournage, aux questions et à l’angle. Ghani, super motivé, s’affaire à contacter ses connaissances. Nous décidons de tourner dans le quartier du Pont-de-Sèvres, à Boulogne-Billancourt, car c’est le lieu de résidence de deux membres de l’équipe : Ayann et Ghani. A tort ou à raison ? Notre expérience de Reporters citoyens nous a prouvé qu’il était très difficile de travailler sur nos lieux de vie. Au début de cette aventure, nous avions presque tous fait part de notre volonté de réaliser des sujets locaux. Au fur et à mesure, la difficulté de les réaliser s’est fait sentir : trop de proximité, donc des difficultés à prendre du recul et à être objectif. D’autant que la défiance des « voisins » vis-à-vis des médias nous a parfois contraints à abandonner nos sujets.

Jour 2

Mardi matin, 8h30, à Boulogne. La pluie est au rendez-vous, et nous nous rendons à une rencontre matinale habituelle entre voisins autour de cafés. La veille, des Boulonnais nous en ont parlé. Mais nous n’avons pas prévu que cette activité n’avait pas lieu pendant les vacances scolaires ! Réveil difficile pour les Reporters citoyens, qui ont donc fait un déplacement « dans le vent ».

Il faut donc trouver une solution de rechange en attendant le rendez-vous de cet après-midi avec Madame Bâ, maîtresse-femme très impliquée dans la vie politique. Nous décidons d’aller boire un thé chez Ayann, histoire de reprendre des forces. Ce n’est pas que de la force, mais aussi de la chance, que ce thé va nous apporter : après nous être réchauffés, nous nous rendons à la bibliothèque où a lieu un café littéraire, et c’est là que nous rencontrons Isabelle Radinovic, jeune maman française d’origine serbe qui accepte de répondre à nos questions. Ces parents étant étrangers, nous rencontrons aussi dans l’après-midi sa mère, Angélica, qui réside dans le 16e arrondissement de Paris. Isabelle nous confirme à quel point des parents étrangers peuvent être investis en politique, même s’ils n’ont pas le droit de vote. Nous décidons cependant de ne pas ajouter au montage notre rencontre avec cette sympathique maman, car cela modifierait notre angle de travail.

Nous poursuivons notre recherche de témoins et rencontrons dans une barre d’immeubles monsieur Belkacem. Cette rencontre, très sincère, va beaucoup nous toucher. D’origine algérienne, arrivé en France depuis 1952, ce monsieur nous explique comment il motive ses enfants à aller aux urnes, voire oriente leur vote ! Il parle aussi de son sentiment de ne pas savoir où se situer vu qu’il ne vote pas en France, où il est considéré comme un étranger, ni en Algérie, car il n’y réside pas. Malgré tout, il estime qu’il faut se rendre aux urnes car « si tu ne votes pas, tu ne peux pas rouspéter ! ». Des propos qui surprendront plus d’un Français de souche de la part d’un étranger n’ayant pas le droit de vote.

Il est 13h, et Ghani a réussi à obtenir un rendez-vous avec Saïd, ancien élu municipal français d’origine algérienne qui revient sur sa propre expérience. Il a incité son entourage, notamment ses frères et sœurs, à se rendre aux urnes. Il revient sur le rapport entre la politique et ses parents étrangers, puis nous explique sa démarche au sein de son quartier auprès des jeunes afin de les « politiser ». Nous partons satisfaits de cette rencontre, d’autant plus que nous avons rendez-vous immédiatement avec Madame Bâ.

Il est 14h, et nous arrivons comme convenu à l’association de Madame Bâ. A notre grande déception, cette dernière ne peut plus nous recevoir : elle doit aller rencontrer le nouveau président sénégalais, M. Sall, en visite à Paris et remet au lendemain notre interview. Nous essayons alors de nous entretenir avec les jeunes du quartier, qui refusent gentiment notre proposition à cause de la caméra. Les questions fusent. Allons-nous nous retrouver dans la même situation qu’à nos débuts dans Reporter citoyen, quand certains habitants refusaient de nous voir ? Réponse demain.

Jours 3, 4 et 5

Mercredi matin, l’équipe se divise en deux. Fatoumata et Flore commencent la digite et le dérushage des bandes tournées la veille, tandis que Ghani et Ayann ont rendez-vous avec Madame Bâ à 15h. C’est dans son association qu’ils sont reçus. Au menu : atelier cuisine avec d’autres femmes. Madame Bâ est très investie dans la vie du quartier et se dit « politicienne », car elle a grandi dedans. D’origine sénégalaise, elle a acquis la nationalité française et nous explique à quel point elle n’a pas hésité à inciter ses enfants à aller voter. « Si tu ne votes pas, tu ne peux pas te plaindre », affirme-t-elle. Et ce n’est pas son petit-fils qui dira le contraire puisque c’est « grand-mère qui m’a appris ce que ça veut dire voter ».

Sortis satisfaits (et rassasiés) de cette rencontre, Ayann et Ghani vont rejoindre le reste de l’équipe. C’est l’heure de la réunion pour faire le point sur le sujet et se répartir les tâches. Alors que nous avions quelques frayeurs au début (à cause de nos expériences antérieures en tant que Reporters citoyens), nous sommes finalement ravis d’avoir pu réaliser le sujet dans une ville proche de notre formation. Demain, jeudi, Ayann se chargera de réaliser le montage son, Fatoumata d’écrire le texte d’accompagnement et Ghani d’effectuer le montage vidéo. Objectif : finir le travail pour le mettre en ligne vendredi midi.

Le droit de vote aux étrangers

En ce dernier week-end précédant les élections, et malgré les quelques difficultés que nous avons rencontrées, nous sommes contents de montrer aux Français que les étrangers – et les Français d’origine étrangère – parlent politique à la maison. Quand à ceux qui n’ont pas la possibilité de voter, ils poussent leurs enfants à effectuer cet acte citoyen. Après trente ans de débats, il serait peut-être temps de songer vraiment à donner le droit de vote aux étrangers.

Fatoumata Diallo (reportage et texte)

Abdelghani Bourenane (reportage et montage)

Ayann Koudou (reportage)